Les 10 Commandements – Le 10 : « Tu ne convoiteras pas… »
Par le Père Reginald Martin, OP
TERMINER LE DÉCALOGUE
Dans notre dernière réflexion, nous avons observé que les neuvième et dixième commandements se ressemblent tellement : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain… Tu ne convoiteras pas les biens de ton prochain » – on peut se demander ce qui les distingue. La concupiscence, que notre Catéchisme définit comme «… toute forme intense de désir humain» (CCC, Numéro 2515) est la caractéristique distinctive, et notre théologie utilise ce terme pour décrire l'action de notre appétit sensible contre notre raison lorsque nous sommes confrontés à certains choix moraux. La concupiscence est ce à quoi pense saint Paul lorsqu'il emploie l'image de la chair rebelle contre l'esprit. Nous avons noté que le Neuvième Commandement ne nous exhorte pas à adopter une austérité morale. Saint Thomas d'Aquin note : « …personne ne peut vivre sans un plaisir sensible et corporel. »(ST I-II, 34.1) Ce qui distingue les plaisirs appropriés de ceux qui ne le sont pas, c'est leur alignement avec la raison. L’exemple utilisé par saint Thomas est celui de l’acte sexuel entre hommes et femmes. Il est louable lorsqu’il est apprécié par un couple marié, mais blâmable lorsqu’il est adultère.
Notre Catéchisme enseigne le dixième commandement "déplie et complète le neuvième." (CCC, Numéro 2534) Le Neuvième interdit les désirs déraisonnables de la chair ; le dixième interdit les désirs déraisonnables de possessions et régit les moyens par lesquels nous les acquérons. Comme les autres commandements de la « Deuxième Tablette » du Décalogue, qui régissent tous nos relations les uns avec les autres, le Dixième Commandement est enraciné dans la Justice et entretient un rapport particulièrement fort avec les Cinquième et Septième Commandements, qui interdisent de priver injustement d'autres de leurs biens, ou en recourant à la violence pour les obtenir.
UNE AIDE AU CONTROLE
Au fur et à mesure que nous progressons dans la vie, nous découvrons rapidement que nos sens nous incitent à vouloir le confort physique qui nous manque. Les exemples le Catéchisme les utilisations sont la nourriture quand nous avons faim et la chaleur quand nous avons froid. Ces désirs sont bons car ils favorisent notre santé et notre bien-être. Ils travaillent à notre détriment moral lorsque nous voulons plus que ce dont nous avons besoin, ou lorsque nous cultivons un désir injuste pour ce qui ne nous appartient pas ou n’appartient pas de droit à un autre.
DEUX PÉCHÉS : LA CUPIDITÉ ET L'AVARICE
Notre théologie nomme ces défauts moraux « cupidité » et « avarice ». La cupidité, notre Catéchisme enseigne, est le désir d’amasser sans limite les biens créés. Si nous nous regardons nous-mêmes et réfléchissons aux trésors que nous aimerions accumuler, nous n’aurons probablement aucune difficulté à discerner les maux qui peuvent découler de l’avidité. Le principal d’entre eux est le fait de se détourner du monde et de ses préoccupations pour méditer uniquement sur les objets qui nous ont tant captivés.
L'avarice est une passion pour la richesse et le pouvoir qu'elle peut acheter. Le prédicateur du livre de l'Ecclésiaste observe : "L'argent répond à tout" (Eccles. 10.19), une remarque cynique mais pertinente sur la capacité de l’argent à paver bon nombre des routes que nous devons parcourir. Saint Thomas d'Aquin identifie l'avarice (ou la convoitise) comme l'un des péchés capitaux, c'est-à-dire un péché qui donne lieu à d'autres péchés. Parmi ceux-ci figurent l’insensibilité aux besoins des autres et la possibilité de recourir à la violence ou au mensonge pour obtenir ce qui appartient à autrui. La trahison, qui motivait Judas, est un autre fruit de l'avarice. (ST II-II, 118. 1,3,7,8)
Avant de continuer, nous devrions faire une pause et rappeler que le simple fait de désirer de l’argent, ou les bonnes choses qu’il peut acheter, n’est pas un péché. Les marchés, qui constituent le fondement d’une économie capitaliste, partent du principe que les individus souhaitent acquérir des choses qui appartiennent aux autres. Ce n’est sans doute pas la première pensée qui nous vient à l’esprit lorsque l’on visite une épicerie, mais il n’en demeure pas moins que notre expédition shopping est l’occasion d’un exercice tout à fait moral de notre désir de revendiquer les biens appartenant à autrui.
LA CUPIDITÉ BÉNIGNE
Au tout début de La richesse des nations, Adam Smith fournit un contexte philosophique pour notre commerce quotidien. Il décrit comment fonctionne le commerce, la force fondamentale du système de marché que nous connaissons si bien.
… L'homme a presque constamment besoin de l'aide de ses frères, et il est vain pour lui de l'attendre de leur seule bienveillance. Il aura plus de chances de l'emporter s'il peut intéresser leur amour-propre en sa faveur et leur montrer qu'il est dans leur propre intérêt de faire pour lui ce qu'il demande… Quiconque propose à un autre un marché de quelque nature que ce soit, propose de le faire. ce. Donnez-moi ce que je veux, et vous aurez ce que vous voulez… et c'est de cette manière que nous obtenons les uns des autres la bien plus grande partie de ces bons offices dont nous avons besoin. (Type. II)
Notre Catéchisme propose une réflexion théologique qui fait écho aux paroles de Smith. « Ce n'est pas une violation du [dixième commandement] que de désirer obtenir des choses qui appartiennent à son prochain, à condition que cela soit fait par des moyens justes. » (N° 2537) Personne ne sera surpris d’apprendre que le mot clé ici est « juste ». Nous lisons raisonnablement cette phrase du point de vue du consommateur, mais un autre texte théologique met en garde les commerçants contre les risques moraux liés à la recherche de profit dans des situations imprévues (par exemple, la sécheresse ou d'autres conditions météorologiques qui détruisent ou limitent la production agricole) qui menacent leurs concurrents ou faire monter les prix et, ainsi, poser des difficultés inattendues à leurs clients.
UN MOT DU PAPE FRANÇOIS
À la Pentecôte de cette année, notre Saint-Père, le Pape François, a publié une lettre encyclique : Laudato Si', qui ajoute une voix spirituelle au débat actuel sur les questions environnementales. Parce que beaucoup de ces questions concernent la propriété foncière et le pouvoir qui découle de la richesse, le Pontife a proposé quelques remarques qui contribuent à notre réflexion actuelle. Au début de la lettre, il observa
Comme l’ont dit les évêques des États-Unis, « une plus grande attention doit être accordée aux besoins des pauvres, des faibles et des personnes vulnérables, dans un débat souvent dominé par des intérêts plus puissants ». Nous devons renforcer la conviction que nous formons une seule famille humaine. Il n’y a pas de frontières ni de barrières, politiques ou sociales, derrière lesquelles nous pouvons nous cacher…. (LS52.)
Alors qu'il conclut la Lettre, le pape François écrit
Aujourd’hui, dans l’optique du bien commun, il est urgent que la politique et l’économie entament un dialogue franc au service de la vie, en particulier de la vie humaine… La production n’est pas toujours rationnelle et est généralement liée à des variables économiques qui attribuent aux produits une valeur qui ne correspond pas forcément à leur valeur réelle… c'est l'économie réelle qui permet la diversification et l'amélioration de la production, aide les entreprises à bien fonctionner et permet aux petites et moyennes entreprises de se développer et de créer des emplois. (LS189.)
Cela peut ressembler à une recette pour le socialisme économique, mais ce n’est rien d’autre que l’appel rationnel au bien commun que les papes lancent dans leurs réflexions sociales depuis plus d’un siècle. Le désir de gain fait bouger les marchés, et les marchés se sont avérés des distributeurs très efficaces de la richesse mondiale. Mais sans quelques contrôles (même modestes) pour limiter la cupidité humaine, le bien commun ne peut être ni garanti ni maintenu.
UN PÉCHÉ SUPPLÉMENTAIRE : L’ENVIE
Un troisième péché condamné par le dixième commandement est l'envie. Nous pouvons imaginer que l’envie n’est rien d’autre que le souhait de pouvoir posséder une automobile ou de jouir d’un privilège qui, selon nous, rend la vie d’un ami plus agréable. En fait, l’envie est bien plus subtile et plus mortelle. Notre Catéchisme nous apprend que c'est « la tristesse à la vue des biens d'autrui et le désir immodéré de les acquérir pour soi, même injustement. » (CCC, Numéro 2538)
Nous ne sommes peut-être pas amenés à prendre les biens d'autrui par la violence, mais nous pouvons néanmoins trouver certains aspects de l'envie séduisants. Saint Grégoire le Grand identifiait l'envie comme la source de la haine, ainsi que le plaisir pris du malheur d'autrui et les efforts publics ou privés visant à détruire la réputation d'autrui. Notre Catéchisme observe, « L'envie vient souvent de l'orgueil ; le baptisé doit s’entraîner à vivre dans l’humilité. (CCC, Numéro 2540)
ENVIE ET FIERTÉ
Dans sa Règle, saint Augustin note que tout autre péché prend plaisir à faire le mal ; l’orgueil, en revanche, prend un plaisir démesuré à faire le bien. Si nous nous imaginons être des modèles d’une certaine vertu, nous pourrions facilement devenir la proie de l’envie lorsque nous en voyons un autre manifester un plus grand degré de cette même bonne qualité. L’humilité est l’antidote à la vengeance, c’est donc un remède efficace contre l’envie.
LA TRISTESSE DE L'ENVIE
Ce qui est pitoyable dans l'envie, c'est la tristesse qui la caractérise. Saint Thomas d'Aquin oppose l'envie à la charité et dit que l'objet des deux est le bien du prochain. Mais tandis que la charité se réjouit des bonnes choses qui arrivent à autrui, l'envie les pleure. (ST, II-II, 36.3) Cette dernière est tout à fait opposée à notre vocation de chrétiens baptisés, appelés à s'aimer les uns les autres.
AIDES EXTERNES À LA VERTU
Il suffit de consulter les premiers chapitres de l’Ancien Testament pour comprendre dans quel triste état nous nous trouverions si nous étions livrés à nous-mêmes. Heureusement, nous avons un Dieu aimant qui veille sur nous et qui nous a envoyé deux sources d’aide inestimables – « de l’extérieur ». L’une est la loi, l’autre la grâce. Chacun, notre Catéchisme rappelle le nous,
…détourne le cœur des hommes de l'avarice et de l'envie. [Chacun] les initie au désir du Souverain Bien [et] les instruit dans les désirs du Saint-Esprit qui satisfait le cœur de l'homme. (CCCp. 2541)
Les dix commandements, qui ont fait l'objet de notre étude ces derniers mois, étaient le grand don de Dieu à son peuple dans le désert, un reflet de sa propre bonté et une invitation à être un signe pour le monde de sa justice, de sa miséricorde et de sa miséricorde. amour. Les derniers chapitres de l’Ancien Testament révèlent comment nos ancêtres ont ignoré ce don – et les conséquences qu’ils ont subies.
Alors Dieu eut encore une fois pitié de nous et envoya son Esprit à la Sainte Vierge. Dans l’Incarnation, nous ne percevons plus Dieu à travers des signes, mais, en Jésus, nous le trouvons en quelqu’un exactement comme nous. Sur la croix, Jésus offre à Dieu le seul sacrifice acceptable – Lui-même – et la grâce de notre baptême nous permet de partager la vie du Christ, si nous sommes prêts à accepter le sacrifice de sa mort. Ainsi, nous assure saint Paul, nous « sont conduits par l’Esprit et suivent les désirs de l’Esprit. » (Rome 8.14)
LA VALEUR DE LA PAUVRETÉ
Il suffit d'accorder la moindre attention aux paroles de Jésus dans les récits évangéliques pour discerner que l'un de ces désirs est l'espoir de notre Sauveur que nous le suivrons sur le chemin de la pauvreté. "Benis soient les simple d'esprits," est la première des Béatitudes, et seul le lecteur le plus cynique prétendra que Jésus ne louait rien d'autre que la pauvreté spirituelle. Jésus exhorte ses disciples à imiter les oiseaux du ciel et l'herbe des champs. Ils n’étudient pas l’économie et ne possèdent rien, mais Dieu prend soin d’eux. À combien plus forte raison prendra-t-il soin de nous, créés à son image ? Ce ne sont là que deux exemples tirés de la prédication de Jésus ; à maintes reprises, il félicite ceux qui donnent leurs biens, comme Zachée, et la veuve, qui contribue "tout ce dont elle a pour vivre", alors qu'il déplore le sort de ceux qui, comme le jeune homme riche, refusent de suivre Jésus parce que "il avait beaucoup de biens."
UN EXEMPLE DES SAINTS
Tout au long de sa lettre encyclique, le pape François évoque souvent l’exemple de son homonyme, saint François d’Assise, dont la vie d’austérité est un modèle magnifique et sain de tout ce qui est positif que le dixième commandement nous exhorte à incorporer dans nos vies. Dans l'introduction de la Lettre, le Saint-Père appelle saint François,
…ce personnage attrayant et convaincant, dont j'ai pris le nom comme guide lorsque j'ai été élu évêque de Rome…Il était particulièrement préoccupé par la création de Dieu et par les pauvres et les exclus. Il aimait et était profondément aimé pour sa joie, son don généreux, son ouverture d'esprit…. Il nous montre à quel point le lien est indissociable entre le souci de la nature, la justice envers les pauvres, l'engagement envers la société et la paix intérieure… si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, alors la sobriété et le soin surgiront spontanément. La pauvreté et l'austérité de saint François n'étaient pas un simple vernis d'ascétisme, mais quelque chose de beaucoup plus radical : un refus de transformer la réalité en un objet simplement utilisable et contrôlé.LS, 11, 12
À QUELLE FIN?
Et si nous suivons l’exemple des saints et faisons preuve de la générosité que Jésus nous recommande, à quoi devons-nous nous attendre ? Rien de moins, notre Catéchisme nous assure, que la vision de Dieu.
Le désir du vrai bonheur libère l'homme de son attachement immodéré aux biens de ce monde pour qu'il puisse trouver son épanouissement dans la vision et la béatitude de Dieu. « Dans l’Écriture (écrit saint Grégoire de Nysse), voir, c’est posséder… Celui qui voit Dieu a obtenu tous les biens qu’il peut concevoir. » CCC, Numéro 2548
Si nous regardons autour de nous en marchant ou – et c’est assez effrayant – en conduisant dans une rue, combien de fois voyons-nous ceux avec qui nous partageons l’espace collés à un appareil de communication électronique quelconque ? Quelle liberté ont-ils sacrifié, et qu’avons-nous capturé en n’étant pas ainsi connectés ? Ceci est un petit exemple, mais il illustre ce à quoi nous renonçons lorsque nous consacrons notre attention à « obtenir et dépenser » le poète Wordsworth déplorait il y a deux cents ans. Tourner entièrement le dos aux préoccupations matérielles du monde est un luxe accordé à très peu de personnes, mais dans la mesure où nous pouvons nous entraîner à limiter notre souci du monde commercial, dans la mesure où nous pouvons nous protéger davantage de l'attrait de l'avidité et de l'envie. , et, peut-être, gagner du temps supplémentaire pour Dieu.
L'EXEMPLE DE MARIE
Nous sommes habitués à considérer Marie comme un modèle de pauvreté, mais nous ne l’avons peut-être pas imaginée comme le modèle des vertus que le dixième commandement nous appelle à adopter. Cependant, si nous regardons les paroles de son Magnificat, nous la voyons, en très peu de mots – magnifiquement prononcés – tourner le dos à tout ce que le Commandement condamne et nous rappeler tout ce qui est louable dont le Commandement nous ordonne de nous souvenir et de mettre en pratique.
« Il étend son bras avec force et disperse les orgueilleux. » Marie a déjà loué Dieu de l'avoir regardée dans son humilité ; nous voyons maintenant la récompense pour avoir cultivé cette attitude. De même, quand elle s'exclame : « Il chasse les puissants de leurs trônes et relève les humbles » elle nous assure que ceux qui cherchent une place dans le Royaume de Dieu n'ont pas à craindre de la partager avec ceux qui sont coupables d'avarice ou qui cultivent l'orgueil ou l'envie.
« Il comble de bonnes choses ceux qui ont faim et renvoie les riches les mains vides. » Ce verset est bien sûr une promesse splendide pour les pauvres, mais c'est aussi une promesse de réparation pour tous ceux qui ont été victimes de l'avidité et de l'avarice des autres. Marie nous le rappelle, Dieu – toujours – se souvient.